Nedim Gürsel, écrivain

L’univers d’Ömer Kalesi

… «Quand la première fois j’ai vu les tableaux d’Ömer, j’ai été très touché par les tons du rouge, même si le vert et le jaune s’y mêlent quelques fois, et par ce blanc limpide et immaculé (c’est-à-dire la toile elle-même) qui donne à la plupart de ses tableaux l’impression d’être inachevés et qui se change peu à peu en silence. J’ai bien aimé aussi ses noirs. Ce n’est pas qu’ils s’accordent harmonieusement aux deux autres couleurs dominantes, c’es parce que ces noirs de goudron qui, en général, couvrent un pan de la toile d’un bout à l’autre, représentent les particularités symboliques du monde des couleurs propres à l’artiste. On se rend compte tout de suite que le peintre travaille sans études ni ébauches préparatoires, qu’il met la couleur directement sur la toile blanche et qu’il crée sa peinture en l’y mélangeant à coup de spatule. Plus tard, une nuit de neige pendant laquelle nous nous réchauffions à l’eau-de-vie de prune et que nous parlions de nos « passés d’émigrants », il m’a raconté l’histoire de cette spatule dont il ne se sépare jamais. A son retour d’Espagne, il l’avait achetée « pour trouver ses rouges », selon ses propres termes, puis il l’avait de plus en plus aimée ; il se l’était tellement appropriée que cet outil était presque devenu l’extrémité de sa main, se changeant en élément inhérent à sa personne et à son acte de créateur qui se formait sur la toile.

Il  liait son affection au rouge et au noir, sa fidélité insistante pour ces deux couleurs, a un souvenir d’enfance. Quand il vivait au foyer familial en Macédoine, non seulement des granges mais encore des moutons et des chèvres ont été brûlés pendant un incendie surgi dans leur quartier. Il n’a jamais pu oublier la façon dont ces flammes avaient gagné tout alentour. Le lendemain, pendant qu’il se promenait sur les lieux incendiés avec ses camarades, la vue de têtes brûlés et noircies de bêtes avait gravé des traces profondes dans sa mémoire. A partir de ces traces il cueille ses couleurs, sur un parcours en soi-même, dans son enfance, dans ses souvenirs. Il bâtit son monde sur cette recherche, pas sur le quotidien… »