Özdemir Ince, poète

Omer Kalesi

Qui est donc Omer Kalesi qui a la tête d’Einstein?

Selon notre ami commun Luan Rama, Omer est né de parents musulmans en 1932 à Srbica, en Macédoine, dans un village de la région de Kicevo. Sa mère était macédonienne et son père, albanais, un descendant de hauts dignitaires religieux.

Ce père me fait penser à ces Albanais aux moustaches tombantes, qui arpentent le marché de Struga (Macédoine) d’un pas ottoman, un chapelet à la main droite, la main gauche dans le dos, l’air fier et dédaigneux.

Il a fréquenté l’Ecole Technique de Skopje. C’est dans cette ville en 1955 qu’il a découvert l’œuvre de Henry Moore. En 1956 il a émigré en Turquie avec sa famille. Il est entré à l’Académie des Beaux Arts d’Istanbul, dans l’atelier du peintre Bedri Rahmi Eyuboglu qui était également poète. Un original. Comme Omer Kalesi. La rencontre de deux originaux.

Omer ne demeura pas longtemps à Istanbul. En 1965 il partit (ou arriva) à Paris où je me trouvais moi-même à cette époque. Mais c’est à Ankara, bien des années après, que nous devions nous rencontrer.

Qui est donc Omer Kalesi qui a la tête d’Einstein? Qu’a-t-il donc dans la tête? Un Albanais vous répondrait qu’il est albanais.

Un Macédonien, qu’il est macédonien.

Et s’il était turc? Oui, selon son passeport. Ivo Andric déclare dans ses romans: «Tout Balkanique devient turc lorsqu’il se convertit à l’islam.» Surtout dans le Pont sur la Drina.

Donc il existe aussi un Omer turc! Selon certains il serait même «le plus turc des peintres des Balkans!»

Qui est donc Omer Kalesi?

Rien et tout ! Il n’est nulle part et partout ! Il vit à Paris depuis 1965 mais son appartement du Boulevard Arago ressemble à une maison champêtre balkanique. Il n’y manque que les bottes d’oignon et de maïs accrochées au plafond. Mais est-ce si sûr? Je ne sais plus. Je regarderai plus attentivement lors de ma prochaine visite.

Si l’appartement ne sentait pas la peinture à l’huile et la térébenthine, cela sentirait sûrement la mer, la saleté et la moisissure comme à Istanbul. Qui sait si, pendant la nuit, quand les odeurs de peinture et de térébenthine sont plongées dans le sommeil, les odeurs d’Istanbul ne remontent pas à la surface?

En passant dans les tableaux d’Omer, les marronniers abattus du boulevard Arago se transforment en arbres anatoliens du XIIè siècle décapités à la hache. Ils deviennent les arbres de Yunus Emre, de Mevlana, de Haci Bektas Veli et de tous les ermites et penseurs d’Anatolie et de Roumélie. Puis les pâtres et les derviches anatoliens font leur apparition sur le boulevard Arago. Certains derviches jouent du ney, d’autres montent vers le ciel en tournoyant. Vêtus de leurs pelisses, les pâtres veillent sur leurs troupeaux invisibles. Il s’agit de moutons rum (romains, à savoir anatoliens), et les pâturages sont ceux de Lutèce.

Comment donc le derviche Omer porte-t-il en lui tous ces exils et ces convulsions?

Je  connais bien sa méthode: il bat le tout dans un moulin (à eau ou à vent). Avec la farine ainsi obtenue, il fait des pains qu’il distribue généreusement aux autres. Des pains bénits. Par ailleurs, il distille dans de singuliers alambics les violences, les haines, les rages, le sang, les purulences des Balkans et du monde. Voici les sources des Taurus, des montagnes balkaniques. C’est du reste avec cette eau qu’il a pétri la pâte de ses pains. Quant aux larmes, elles deviennent du sel sous le toucher du derviche Omer.

On dit qu’Omer est peintre, mais cela est faux! Il est un alchimiste de la paix! Je jure qu’il pourrait traverser le Bosphore à pied comme Sarı Saltuk, le conquérant des Balkans, qui n’est du reste qu’un ancêtre invisible d’Omer!

Un jour tout le monde sera comme Omer Kaleshi. Et ce jour-là verra le règne de la paix éternelle. Ce n’est nullement un rêve, mais une prédiction d’Özdemir Ince, descendant d’une famille turkmène adepte du chamanisme.

Si vous voyez Omer, saluez-le de ma part!