Gil  Jouanard, écrivain, critique d’art

Ömer, nautonier de la Bièvre

 «Il est toujours difficile, car hasardeux et même arbitraire, de tenter de définir un individu, et de l’identifier, à partir de son lieu de naissance, ou de celui où il fut éduqué, ou encore de celui qui le vit accéder à sa maturité et à la plénitude de ses moyens d’expression.

Ömer Kalesi est un exemple et une preuve de cette impossibilité. Né Albanais et Macédonien, formé aux arcanes de son art en Turquie, c’est en France qu’il est devenu un maître dans celui-ci, et qu’il y a trouvé les fondements mêmes de ce qui le singularise si fort dans le panorama de la peinture contemporaine.

Ce terme lui-même ne saurait l’enclore de façon certaine car Ömer n’est pas un peintre, ni un être humain, contemporain : il est intemporel. Comme le sont tous les vrais artistes : enracinés dans leur statut clandestin et nomade de citoyen de l’univers, ainsi que furent les premier de nos grands illustrateurs et interrogateurs de la réalité, qui, voilà vingt à quarante mille ans, cherchèrent à sortir de la quotidienne fatalité pour interroger le mystère dont nous sommes à la fois les enfants et les tributaires.

Sa peinture, et elle seule, dit tout de lui : elle révèle qu’il est un homme de la frontière ; celle qui va du Bosphore à la Seine, large en terme de géographie aussi bien que d’Histoire ; celle qui va du premier homme à la suite pathétique de ses avatars successifs. Par plaisanterie, on pourrait dire aussi qu’il est frontalier à la lisière de ce no man’s land du Boulevard Arago, lequel sépare le XIIIe arrondissement du Ve et les paluds des bords de Bièvre du roc emblématique de Sainte-Geneviève !

En fait, il est le plus nomade des sédentaires résidents de cet espace qui, sur une largeur de quinze ou vingt mètres, va du carrefour des Gobelins à la Place Denfer-Rochereau. Et, si cette dernière porte le nom d’un symbole de l’esprit de résistance, le vieux carrefour n’est, de son côté, pas seulement évocateur des fameux ateliers de tapisserie ; il porte également en mémoire à la fois la via qui conduisit durant des siècles de Lutèce à Rome et, mieux encore, la trace du sentier que les mammouths inscrivirent dans le relief, du temps où chaque soir ils venaient, depuis les hauteurs voisines, boire à la Seine.

« Qu’est-ce que cent ans, qu’est-ce que mille ans ? », demandait Bossuet dans une de ses oraisons fameuses. Rien, bien sûr: Ömer s’inscrit dans une durée sans âge. Ou plutôt, son présent est perpétuel ; il vient de nulle part et s’enracine au jour le jour dans n’importe où. En fait, il considère l’univers depuis l’Everest de sa chambre-atelier du boulevard, d’où il peut contempler le ciel, le dôme du Panthéon et la houle des toits de Paris. Et, plongeant, son regard donne tout droit sur ces marronniers qui font escorte au boulevard, et dont on sait que l’ancêtre fut importé de cet Empire Ottoman qui fascinait l’Occident autant qu’il l’inquiétait… »