Ismail Kadaré, écrivain

Les couleurs tragiques d’Ömer Kalesi

« De quel pays viennent-ils ces visages? De quelle époque? Quelle est leur vraie patrie ? Ces questions, que se posait un éminent spécialiste de la Grèce antique et moderne, initié à l’Orient autant qu’à l’Occident – Jacques Lacarrière – traduisent aussi bien la réaction de quiconque voit s’offrir à lui, pour la première fois, les peintures d’Ömer Kaleşi.

L’un songe, d’abord, d’après le rude aspect de ces têtes, à celles du Caravage, puis à celles de Goya, avant de renoncer à chercher davantage, ce qui pose à nouveau la question initiale. Et la réponse échappant toujours, l’interrogation se déplace alors vers celui-là même qui les a façonnées, le peintre Ömer : « d’où vient-il, cet artiste, de quel pays est-il, de quelle époque ? »

Une lettre manque à son prénom – Ömer – pour reproduire, selon l’orthographe turco-albanaise, celui de l’aède grec. Or aux yeux d’un familier du peintre, la coïncidence a presque l’air de ne pas résulter du hasard. Le turc Ömer Kaleşi est aussi un homme des Balkans. Il a étudié à l’Académie des Beaux Arts d’Istanbul, mais a grandi en un coin de ce territoire tourmenté, le plus aventureux de toute la vieille Europe. Il est de l’un de ces pays dont les terribles turbulences ont défrayé la chronique des journaux télévisés en l’année terminale, ou ressentie comme telle, du second millénaire.

Un incendie qui embrasa la grange et l’écurie attenantes à la maison paternelle, a traumatisé son enfance, le marquant d’un souvenir indélébile. C’était un incendie criminel, il avait pour cause la haine, une vendetta, et cela ne faisait qu’ajouter à l’horreur du spectacle. Bœufs et moutons moururent carbonisés. Plus tard, la haine s’attisant encore, des humains, non plus des animaux, allaient être mués en torches vives sous d’autres yeux impuissants.

« Cela fait des années que je travaille sur ce drame », dit Ömer.

Sa vie s’est édifiée autour de l’un des nœuds de la donne balkanique. Le père, en effet, était albanais, et macédonienne la grand-mère maternelle. Pour l’essentiel, toutefois, sa production a vu le jour en Turquie et en France.

L’appartenance ethnique, trait distinctif commun à tous les hommes, revêt dans les Balkans un caractère tragique ; cela s’est vérifié encore, on ne peut mieux, dans les temps récents. L’un des grands chapitres de ce drame concerne tout spécialement les enfants issus de mariages mixtes, les deux nations d’origine se trouvant parfois en conflit direct.

La tragédie grecque pose entre autres la question de l’ascendance : entre la lignée du père et celle de la mère – que la tradition albanaise désigne respectivement par les formules « chaîne du sang » et « chaîne du lait » – laquelle prévaut ? Aux yeux d’Ömer Kaleşi, l’alternative était par trop inhumaine. C’est pour l’esquiver, peut-être, pour n’avoir pas à choisir entre le sang et le lait, qu’il a émigré en Turquie, qu’il y est devenu un peintre turc.

Cette même quête d’harmonie universelle, d’un rapport de bon voisinage entre la Turquie et les Balkans, devait le conduire, par la suite, à s’établir en France.

Son appartement-atelier du boulevard Arago est au septième et denier étage. Une sorte de verrière tient lieu de plafond, si bien qu’il n’a plus que le ciel au-dessus de sa tête. Mais du ciel même nulle paix ne descend, parfois. Ses peintures le disent assez. La terre impose son poids, insoutenable.

La question initiale – d’où proviennent ces têtes ? De quel pays sont-elles ? – est susceptible, dès lors, d’une forme de réponse. A ces hommes, à ces faces qui, dans leurs répétitions, tiennent des foules bibliques en mouvement, de ces cohortes d’émigrants aux traits uniformisés par la douleur, il est bien malaisé d’assigner une identité nationale. Peut-être, justement, est-ce par une vieille horreur de la définition selon l’ethnie que le peintre a glissé vers cette vision « primale ». Ces hommes, ces visages sont originaires d’Anatolie, mais aussi, à titre égal, des profondeurs du territoire balkanique ; ils sont conjointement turcs, albanais, macédoniens, épirotes, hébreux, troyens, babyloniens, pélasges.

Autant leur nationalité nous échappe, autant se devine leur occupation quotidienne : ils sont, pour la plupart, derviches ou bergers.

Il y a un balancement contradictoire entre l’appartenance figée de ces figures et leur fond secret. Au plan de la typologie humaine, les derviches et les bergers de Kaleşi semblent de ces êtres voués à une migration perpétuelle. Or il les donne à voir comme arrêtés, pris dans un piège. Cette immobilité nous remet en mémoire la vieille locution albanaise : « ils furent pétrifiés comme loup sous l’éclair ». (Seuls les montagnards des Balkans ont pu vivre un moment aussi rare : l’effarement d’un loup ébloui d’un éclair.)

Ces deux modèles humains, le berger et le derviche, aussi anciens que riches de signification symbolique. Le premier conduit le troupeau, il en va séparé, à l’écart des autres, et donc marqué du sort (porteur d’un démon), lointain, absent, silencieux. Le second, en un sens, se pose comme son contraire, si l’on songe qu’il n’a cure ni de brebis, ni de lait, ni de laine, ni de tous vivres humains de première nécessité ; mais aussi, en tant que créature itinérante, coupée, isolée du monde, il rejoint le berger. Sauf que celui-ci chemine à des fins maternelles, pour assurer sa subsistance. L’autre, au contraire, cède à un élan mystique ; n’obéit que rarement à des motifs honteux. Tous deux, cependant, affichent le même air énigmatique, l’homme assigné aux nourritures terrestres tout comme celui qui enseigne les rêves, et parfois même l’ivresse inquiétante de la danse…