Jacques Lacarrière, écrivain, philosophe

… «De toutes ces peintures, les plus nombreuses comme les plus représentatives sont celles qui appartiennent aux séries intitulées Derviches ou Bergers. Figurent aussi un certain nombre de toiles appartenant à l’ensemble Le Drame Balkanique. Enfin, Ömer Kaleşi a tenu à y ajouter des toiles très récentes représentant des têtes sur un fil. En regardant ces œuvres, que je fréquente depuis plusieurs années, une pensée très précise, très insidieuse aussi, m’est souvent venue à l’esprit, à savoir que l’art d’un grand artiste réside dans la possibilité de reprendre les mêmes thèmes ou les mêmes sujets sans pour autant se répéter. On peut le constater avec cet échantillonnage restreint de toiles: aucune de ces têtes ou de ces figures ne se répète tout en restant très proches. Et cela, c’est vraiment l’apport spécifique du peintre. D’autant qu’aucune de ces figures n’est un portrait, bien entendu.

Commençons donc par la première série, celle des Bergers et des Derviches. En les voyant, ceux qui connaissent l’Anatolie et les nomades qui la peuplent penseront tout de suite à ces bergers traditionnels qu’on y rencontre encore et qui gardent leurs troupeaux enveloppés en d’immenses et rigides manteaux de feutre. Des manteaux si rigides qu’ils se tiennent debout par eux-mêmes, suggérant des fantômes humains immobiles ! Certaines de ces figures font penser à ces « fantômes » de la steppe anatolienne mais là s’arrêtent l’image et la comparaison car l’expression de leur visage, tour à tour sereine ou tourmentée, paisible ou torturée, est, elle, une pure création ou recréation du peintre. Cela est plus sensible encore avec les Derviches dont certains, saisis en une danse ou un tournoiement immobile, évoquent les derviches tourneurs de la confrérie des Mevlevi. Mais là encore, le peintre ne cherche pas à représenter une scène de danse réaliste mais un état purement et essentiellement intérieur dont le visage exprime selon les cas la douceur ou l’intensité. On peut donc dire que par leur cadre, leur vêtement, leur attitude, beaucoup de ces personnages évoquent l’Anatolie, la Macédoine ou les Balkans mais que leur patrie véritable est d’abord en eux-mêmes!

Il en est de même pour les œuvres de la série Le Drame Balkanique. Aucune des multiples figures de ces foules attentives ou hagardes n’est évidemment un portrait, pas plus que les têtes « suspendues » de la série finale. A mes yeux cela est essentiel, car c’est cette dimension créatrice, je dirai même novatrice, qui donne à ces œuvres une portée dépassant de loin leur cadre originel, une portée véritablement universelle. Je viens de parler ici d’universel. C’est un mot attirant et en même temps très redoutable! N’accède pas qui veut à l’universel car pour y accéder il n’existe aucun chemin tracé d’avance ni aucune règle elle-même universelle. Aucun artiste, à mon avis, ne peut y accéder sans partir d’abord de quelque part. Il faut être né quelque part, s’être nourri de son entourage familial comme de l’environnement culturel, bref avoir une identité précise avant de pouvoir s’ouvrir sur le reste du monde. Et telle est la nature de la peinture d’Ömer Kaleşi. Elle porte fortement les traces – dirais-je même les stigmates ? – de son enfance et des drames qu’il a pu connaître en ses années balkaniques mais la facture, l’anonymat de ces visages, la charge intérieure qui les habite, les porte ou les tourmente leur donnent une portée qui va bien au-delà de leur patrie et de leur origine. Si bien souvent, certains d’entre eux paraissent surgir aux limites même de l’humain, si, bien souvent, ils semblent s’affronter à l’inhumain, c’est très précisément en raison de leur appartenance à notre intime et douloureuse humanité.

Enfer et paradis. Les figures peintes par Ömer Kaleşi appartiennent à ces deux extrêmes mais elles portent aussi témoignage sur le temps présent, le temps terrestre des modernes apocalypses. Rien de moins exotique, en vérité, que l’univers de Kaleşi, rien de moins exotique que la souffrance quand elle frappe le visage humain car la souffrance est sans patrie. On pourrait même dire que si ces personnages, ces bergers, ces derviches, ces veilleurs, ces guetteurs, ces témoins de constants massacres devaient avoir une patrie, elle serait celle des suppliciés, des oubliés, des éternelles victimes. Il n’est qu’une seule patrie pour les victimes des barbaries d’hier et d’aujourd’hui et si, une fois encore, certaines de ces peintures se rapportent plus spécifiquement aux Balkans, c’est évidemment parce que le peintre en est originaire. Il a su nous rendre familiers et même éminemment fraternels les habitants de ces pays qu’on nomme balkaniques mais qui, par la grâce et la force de sa peinture, deviennent aussi les nôtres. Habitantes de l’ombre, certes, veilleuses de la grande nuit de l’homme, je crois que ces figures, de prime abord si énigmatiques, nous disent finalement : Nous, habitantes de l’ombre, attendons, espérons, invoquerons toujours la lumière!… »