Shkëlzen MALIQI, essayiste, Kosova

 

Sentiment mystique

 

Après avoir feuilleté et étudié plus en profondeur sa monographie Ömer Kaleşi Balkan Drami (Drame balkanique), Tem Sanat Galerişi, Istanbul, 1999) dans laquelle par ordre chronologique est présentée son œuvre, j’ai pu confirmer ce sentiment de ressemblance avec des voyageurs excentriques figés sur une vision éternelle.

Au XXème siècle la plupart des artistes figuratifs ont été des chercheurs et des voyageurs, névrosés par leur dévouement au concept classique de la peinture. Une fenêtre qui laisse apparaître et reproduit les visions condensées du monde réel : la nature, les portraits, les évènements historiques ou légendaires. Dans les débuts de l’avant-garde figurative, les artistes se maintenaient dans le cadre de cette « fenêtre », tout en découvrant les nombreuses possibilités d’approche et de transfiguration qui rompaient le paradigme du mimétisme en faveur de la liberté totale d’expression. La peinture était alors perçue comme un monde à part qui n’était plus dévoué à la « réalité ». Elle représentait le « rien », seulement l’objet et l’inspiration personnelle.

C’est pour cela qu’on l’appelait art « abstrait », ce qui signifie art déconnecté de la réalité. Plus tard, l’art aussi dépassa le cadre de la fenêtre, alla même au-delà de l’œuvre en tant que matérialisation des visions et des idées, suggérant le concept résiduel du processus mental de l’artiste.

Ömer Kaleşi cependant, n’a pas été mis au défi par les courants avant-gardistes. Il est resté fidèle à l’art de la « fenêtre ». Sa pensée et les moyens dont il dispose sont le chevalet, la toile, l’huile. Cependant, le maestro lorsqu’il peint n’utilise pas les brosses. Les couleurs, il les extrait presque directement des tubes en les frottant et les étalant sur la surface plane de la toile à l’aide de petites spatules.

Il ne travaille de cette manière que le fond et les segments compacts, mais aussi les détails et les formes. Comme je l’ai dit précédemment, dans la « fenêtre » de Ömer apparaissent les images d’un retranchement transcendantale et mystique à travers un tableau perpétuel. Celle-ci compte des représentations différentes, mais dans son essence, il reste unique.

En ce qui concerne les développements de son activité artistique, qu’il sectionne lui-même en trois périodes (1967-1976 ; 1979-1986 ; 1989-1997), cette évolution s’apparente à un récit visuel dans lequel les œuvres sont les phrases et les séquences visibles et chaque phase, les chapitres d’un récit.

Sa monographie peut ainsi être lue comme une bande où les premières œuvres donnent leur sens aux plus récentes et inversement, les plus récentes nous éclairant sur les plus anciennes.

La concentration de Kaleşi dans une vision et un récit visuel unique le distingue de beaucoup d’autres artistes contemporains qui ont préféré le jeu thématique et stylistique. Le monde pour eux, de même que le monde de l’art, est présenté comme un monde de diverses occurrences. Nous sommes tous concentrés dans des espaces déterminés, ainsi que dans des environnements sociaux différents, liés aux inspirations des époques.

L’environnement et le cadre de la vie peut être comparé à un grand immeuble, continuellement en reconstruction et que l’on agrandit dans des directions différentes de la même manière que grandit et se développe une ville pour devenir une mégapole.

Les artistes de ces « fenêtres » qui veulent voir eux-mêmes ou bien présenter aussi aux autres ce qu’on voit à travers les ouvertures innombrables de l’immeuble ont la possibilité de s’attarder à des flâneries dans les couloirs, les angles nombreux de l’immeuble, espérant ainsi découvrir des aspects différents et pas ordinaires, voire même un univers totalement différent. Kaleşi n’est pas de ceux-là.

En réalité, Kaleşi au cours de sa vie, a toujours été en voyage, entre la Turquie, la Macédoine, et la France. Or, en tant qu’artiste, lorsqu’il se pose devant son chevalet en fermant la porte de son studio, il ouvre son unique fenêtre, et peint le même tableau, ou plus précisément fignole cette unique vision de son rapport avec l’univers.

Vraisemblablement il existe chez chaque personne un sentiment basique qu’on peut appeler sentiment océanique ou plus précisément cosmique, où elle est avec soi-même, apprécie et goûte d’un seul regard la plénitude de l’univers, dans ses éléments les plus simples.

La contemplation au niveau le plus réduit, que chacun a connu, est celle du regard concentré sur la mer ou l’océan et cette uniformité infinie du volume de l’eau agitée par les vagues, qui à l’horizon se fondent avec le ciel.

Plus détaché et plus transcendant, mais pour la plupart des personnes totalement virtuelle, est la contemplation de l’univers, à travers la fenêtre de la capsule de ce vaisseau cosmique et cette solitude sous-entendue face à l’immensité des ténèbres et des lumières du feu des eaux.

La peinture de Kaleşi, née de son sentiment cosmique et de ses voyages mystiques à travers la solitude du moi, de la même manière que les éléments de base du récit figuratif, englobe le feu, les ténèbres et le néant.

Le rouge du feu et de la lumière et le noir du néant dominent les peintures de Kaleşi comme deux constantes et le résumé de chaque vision, de chaque image. Ce n’est que dans la troisième phase, la plus tardive de son œuvre, que la couleur blanche vient occuper la place du rouge comme un substitut et un deuxième synonyme du feu, origine de la lumière.