Kaya Özsezgin, critique d’art, Turquie

« Portraits reflétant l’âme du corps »  [1]

La première remarque à faire sur les portraits d’Ömer Kaleşi qui forment une série originale, ne concerne pas la permanence ou la continuité de ces peintures, mais le fait qu’ils symbolisent un caractère figé, stagnant, voir même statique. D’un certain point de vue, ce caractère statique fait partie de la nature même de la peinture, car la peinture quelque soit son sujet, et en dépit du temps qui passe, est l’expression de l’inaltérable et du durable. Le peintre arrache l’image au temps qui passe, et la fixe sur une toile. John Berger touche au même phénomène dans un de ses écrits[2], et attribue le caractère unique de la contemplation d’un tableau (plusieurs fois ou pendant des années) à la position inchangeable de l’image et au fait que l’image reste immobile face au tourbillon du temps. A la suite des expériences personnelles ou historiques, l’importance accordée à l’image peut être modifiée, mais l’image peinte ne se modifie pas, nous affirme Berger, à juste titre. Par exemple, le même bidon verse le même lait; les mêmes vagues de la mer se retournent de la même façon. S’il s’agit d’un portrait, le visage ne se dégrade pas, ne bouge pas. Selon Berger, c’est ce qui distingue la peinture de la photographie; car l’instant de la peinture, contrairement à l’instant de la photographie, n’a jamais existé.

L’interprétation de Berger révèle un autre aspect de l’art surtout lorsqu’il s’agit des portraits de berger de Kaleşi : tout portrait, travaillé à partir d’un modèle ou non, n’est pas une simple ressemblance physique de l’homme qu’il reflète. Car, le visage (l’image) n’existe pas en vérité « tel qu’il est peint », mais existe « tel qu’il est ». La peinture rend visible les traits physiques du visage de façon inaltérable. Disons encore avec les mots de Berger que le langage artistique de la peinture, étant durable, est le langage de « l’intemporel ». C’est la raison pour laquelle les visages de berger d’Ömer Kaleşi se pressentent comme suspendus dans un vide insaisissable où le temps ne coule jamais. Les personnages de ces visages qui semblent être abandonnes à l’énigme de la nature, ne nous donnent pas l’impression d’êtres humains étant nés, ayant vécu, étant morts dans une fraction de temps depuis les temps préhistoriques jusqu’à nos jours. Ce sont des créatures hors du temps. Peut-être n’ont-ils jamais vécu, ou sont-ils les descendants d’un prototype humain placé dans une galerie de portrait. Et peut-être cette créature inconnue que nous appelons « humain » n’est qu’une composition de ces variantes. Ou encore ce sont « les corps émancipés de la lutte vitale » comme présente dans la philosophie de Mevlânâ. La sérénité spirituelle de leurs visages, le calme déniant les liens du monde, peut nous faire penser à un mystère propre à ceux qui ont survécu à une telle lutte.

La série de portraits d’Ömer Kaleşi ne fait pas suite à ses débuts d’artiste. Avant cette série, qui nous rappelle son voyage en Anatolie qu’il avait effectué au début des années 60, se place la période de ses peintures abstraites basées sur le contraste rouge-noir. Dans celle-ci qui s’étale jusqu’au début des années 70, on sent, comme dans les portraits, l’existence d’un règlement intérieur, d’une tension dramatique. Cette période peut être qualifiée comme un genre d’expressionnisme abstrait. On peut aussi considérer ces peintures comme les images reflétées sous formes abstraites des événements difficiles dont Kaleşi a été le témoin dans les années de son enfance en Yougoslavie. Ces peintures où flottent sans arrêt une main ou une jambe coupée à travers les tons ondulés ou lourds d’un fond noir étaient en fait le résultat d’un certain vécu. Dans le subconscient de Kaleşi dormaient un résidu des réminiscences de sa première jeunesse, de son adolescence, des milieux qu’il a fréquenté et des événements qu’il a traversé. Les images qu’il a sélectionnées, comme des impressions rétroactives, se trouvaient enfouies dans ce résidu complexe. Les expériences qu’il a acquises et les connaissances qu’il a accumulées durant ses années à l’Académie d’Istanbul mettent en valeur le peintre caché, dans ses débuts, à travers les impressions qu’il arrachait au tourbillon des souvenirs…

A mon avis, les figures inertes et au regard fade d’Ömer Kaleşi, inspirent ce sentiment atemporel, hors du temps, qui se dégage par exemple des corps humains embaumés d’un musée de momies. Elles sont chargées d’extérioriser des associations de sens cachées, et non pas le monde visible de l’être humain. De ce fait, elles ne s’appuient point sur un modèle. Le fait que la figure du berger apparaisse comme un personnage perdu ou issu d’un modèle anonyme, prend sa source dans la qualité « spécifique » du lien sémantique entre cette figure et le message psychologique de Kaleşi. Les bergers sont des créatures muettes, entourées du silence de la nature, en train de pâturer au milieu de cette nature désertique, aux cimes des montagnes. Sur leurs visages graves se lisent les traits de la solitude. Mais pour pouvoir y lire l’histoire de cette solitude, il faut rester tout près d’eux, et dénouer les ficelles qui relient ces traits du visage au cerveau. Une observation de cette nature, nécessaire pour tout effort artistique destiné a saisir le sens dans le visage, s’avère beaucoup plus importante pour un artiste comme Ömer Kaleşi qui ne conçoit pas le portraitisme comme un problème « d’imitation » absolue. Les bergers de Kaleşi n’ont pas de nom, ils ne présentent pas une identité personnelle en dehors de leur identité commune de « berger ». Etant privé de pupille, la plupart d’entre eux ne regardent pas le spectateur les yeux dans les yeux. Leur tête se tient sur un corps habillé d’une mite, mais ils n’ont pas de rapport anatomique avec leur tête. Même s’ils reflètent de temps à autre une image anatolienne, il est cependant difficile de dire que ces figures appartiennent tout à fait à une typologie locale.

 



[1] Texte publié dans le catalogue de l’exposition de l’artiste à Halkbank Sanat Galerişi, Ankara, 1992, traduit par Sibel Berk-Bozdemir.

[2] John Berger « Et nos visages, Mon cœur, ont la vie courte comme les photographes », Adam Yay p. 27 (traduction turque), 1987.