Jordan Plevnes, écrivain, ancien ambassadeur

La tête d’Ömer Kalesi dans la peinture mondiale

… «Des têtes, il y en a partout, surtout à Paris. La tête de l’artiste n’a de prix nulle part, surtout pas à Paris. Les têtes peuvent nous surprendre partout, surtout à Paris. Les têtes nous suivent sur tous les méridiens de la planète, surtout à Paris. Les têtes du passé passent par les archives de nos propres têtes et elles nous introduisent dans la fausse éternité partout, surtout à Paris.

Des têtes vivantes et des têtes mortes se promènent jour et nuit dans la Ville Lumière. Têtes des empereurs et têtes anti-impérialistes. Têtes des hommes d’Etat et des positions anti-étatiques, têtes persécutées et têtes protégées, têtes des ambassadeurs et têtes des anarchistes, têtes pieuses et têtes athées. Têtes avec ou sans papiers d’identité, têtes mythiques et têtes anonymes.

Il nous arrive de voir ou de supposer les têtes mortes et les yeux vivants de Dante, de Villon, de De Vinci, de Mozart, de Van Gogh, de Joyce, de Beckett ou de Camus, il nous arrive d’échanger des regards avec les têtes de Modigliani qui nous contemplent des fenêtres au-dessous desquelles passe notre propre tête, fixant l’immortalité infinie capturée par les lois impitoyables de la mortalité.

Un soir du printemps 1994, dans les galeries parisiennes de la rive gauche, j’ai vu 12 têtes balkaniques anonymes, peintes par Ömer Kaleşi, et je les ai senties très proches de moi.

Quel était le secret de ce sentiment de parenté avec ces têtes ?

La première réponse était territoriale : Ömer Kaleşi, comme moi, est né en Macédoine. Son village de Serbica est séparé du mien, le village de Sloïchtitza, par la rivière Noire, qui, sous le nom d’Erigon peut être trouvée, sinon chez Homère, au moins chez Titus Livius et chez d’autres auteurs des récits de voyage romains, byzantins, ottomans et européens.

La deuxième réponse était métaphysique: les têtes d’Ömer Kaleşi ont ouvert en moi une grange secrète des mémoires transhistoriques et j’ai vu passer par la rivière Noire, qui sépare nos deux villages, des têtes de Macédoniens antiques, des têtes grecques, romaines, juives, byzantines, turques, albanaises, serbes, bulgares, françaises, allemandes et autres têtes de la Première Guerre mondiale, et encore des têtes macédoniennes, et « ainsi de suite et par la suite ainsi », comme dirait le poète macédonien Cane Todorovski, ancien « turcophile » et actuel ambassadeur de Macédoine auprès de l’Union Européenne.

La troisième réponse était celle du monde : un ancien proverbe balkanique oublié dit que les vagabonds qui traînent au bord de la même eau se rencontreront un jour sur les routes du monde au bord d’une autre eau ! En effet, tout en ne nous connaissant pas, nous habitions même à Paris très près l’un de l’autre, son atelier boulevard Arago et ma mansarde place de la Contrescarpe étant séparé par la seule rue Mouffetard.

Selon la logique du proverbe balkanique oublié, mentionné ci-dessus, il arrive que la rivière Noire est la cousine de la Seine, et que nos deux têtes se rimaient dans la rue Mouffetard l’une descendant, l’autre montant vers les sommets inconnus de la conscience que l’esprit, en effet, n’a pas de patrie.