Rexhep Qosja

Le grand maître des têtes

… Je dis d’emblée que, pour moi, l’œuvre d’Omer Kaleshi a été une découverte inattendue et malheureusement tardive. Les monographies avec ses tableaux, les essais et les poèmes qui lui ont été dédiés, j’ai les ai abordés avec une curiosité et en même temps avec un doute: que vais-je trouver? Que vais-je lire ? Mon doute et ma curiosité vont-ils augmenter ? Après les avoir vus et lus, le doute a disparu alors que la curiosité pour l’œuvre de Kaleshi est devenue pour moi infiniment grande; infiniment grand aussi le respect pour cet artiste. On le comprend, je me suis trouvé dans un monde extraordinaire dans lequel dominaient des têtes artistiques et humaines. Je me suis trouvé dans un monde artistique dans lequel la compréhension, les sentiments, le vécu, la beauté et la vraie valeur étaient définis par les têtes. Et quelles têtes!…

Je m’attendais  à trouver des têtes d’origines différentes : des têtes d’hommes de différents continents, de différentes races, de différents peuples, de religions, d’idéologies et de politiques diverses. Je m’attendais à voir la tête d’un homme d’Etat, d’un chef de guerre historique, d’un idéologue ou diplomate mondialement réputé, d’un philosophe ou scientifique célèbre de tous les temps. Non, je n’ai trouvé aucun de ces personnages.

A leur place j’ai trouvé des têtes de derviches, des têtes de bergers, des têtes de jeunes filles, d’enfants, de kosovars, d’aveugles, têtes de bergères, têtes de jeunes couples, tête de clochard à Central Park et plusieurs têtes non identifiées : têtes de différents formats, d’âges divers, de regards, de pensées et de positions différents et naturellement de destinées différentes.

Beaucoup de têtes semblables ou différentes.

Des têtes seules, des têtes jointes, des têtes dans les paniers. Quatre, cinq, six, sept, dix, quinze, dix-huit têtes dans un seul panier. Tête avec un pied sur elle, tête avec un pied près du visage, têtes près d’une corde, têtes dans une terrine, dans une jatte, têtes dans un tronc, têtes sur un fil.

Des têtes mélancoliques. Des têtes affligées. Têtes indécises «hamletiennes».

Ainsi, à la place de la géographie, à la place de l’ethnographie et de l’histoire des têtes, Omer apporte l’anthropologie, la psychologie et la métaphysique des têtes.

Comme on le sait, le vécu esthétique que ressent le spectateur par les tableaux d’un peintre ou d’une génération de peintres d’une époque historique ou contemporaine, réside dans la maîtrise de la main de ces peintres. Il semble que la peinture d’Omer Kaleshi est différente, le maître aussi n’est pas comme les autres. La reviviscence esthétique qu’apporte sa peinture, plus que dans la maîtrise artistique qui est la sienne, est exceptionnelle et réside dans le secret de sa compréhension, de son mystère significatif. Différemment des tableaux qu’on peut lire immédiatement, en réalité, les têtes que crée Kaleshi, nous invitent à les déchiffrer en permanence : déchiffrer leur obscurité, leur métaphysique.

Elles sont des œuvres artistiques ouvertes qui nous invitent à des compréhensions différentes et par conséquent à des vécus esthétiques différents. Et dans cet espace de son œuvre et de sacréation, quiconque peut choisir la profondeur des sentiments que ses têtes ressentent: l’un choisit l’obscurité, c’est-à-dire leur mystère intérieur, l’autre leur douceur spirituelle, un autre l’harmonie des couleurs. Par contre, moi je vais choisir la douleur qui est retenue et apparaît en même temps dans les tableaux comme La Clocharde de Central Park, l’Aveugle, Drame Balkanique, dans l’expression mélancolique des visages, dans le doux mélange de leurs couleurs, dans les vagues de leurs vies. Et comment ne pas choisir et ne pas admirer cette douleur retenue dans ses œuvres ? Toujours le grand art est inspiré par la douleur qui pourrait être: la douleur d’un mal corporel, d’un mal social ou d’une raison métaphysique.

Au spectateur des têtes d’Omer Kaleshi, même s’il n’est pas un connaisseur de l’art figuratif, il ne lui faut pas un grand effort pour comprendre le principe de son travail créatif, donc sa vraie méthode artistique. Le premier regard concentré sur sa peinture nous donne la conviction que la densité est son principe créatif. Dans un petit espace, il arrive à nous raconter beaucoup de choses. Combien il montre dans un visage! Combien il montre et suggère avec l’harmonie et le contraste de peu de couleurs dans ce visage ! Combien d’images associatives nous réveillent les  couleurs, les tons, les harmonies, les contrastes de ses tableaux ! Ces portraits d’Omer Kaleshi nous emmènent partout. Et cela n’est pas étonnant, parce qu’on peut dire qu’une tête créée par lui est un monde entier. Un ciel «têtoilée» (têtes-étoiles!), comme le dit un vrai connaisseur de l’œuvre de Kaleshi.

L’œuvre d’Omer montre combien considérablement et combien résolument la peinture moderne s’est éloignée de la représentation des événements, par lesquels elle était autrefois très inspirée. La peinture d’Omer, plus elle a été loin de la représentation des événements, plus elle s’est rapprochée de la poésie, plus elle est devenue poétique. Quelle poésie de forte impression contiennent la majorité de ses portraits. Il n’est pas étonnant parce que Kaleshi est devenu aujourd’hui un des peintres le plus original et très apprécié auprès des écrivains et d’abord par les poètes. L’adoration de son œuvre par les poètes est la continuité d’une tradition européenne. Comme l’écrivait Stendhal pour Corrège, Baudelaire pour Eugène Delacroix, Victor Hugo pour Dürer, Maurice Barrès pour El Gréco, Paul Valéry pour Leonardo ou Marcel Proust pour Vermeer de Delft, ainsi allaient écrire pour Omer Kaleshi les essayistes français, turcs, macédoniens, albanais : Jacques Lacarrière, Alain Bosquet, Laure Cambau, Gil Jouanard, Özdemir Ince, Ismail Kadare, Petraq Risto, Luan Rama, Ilhami Emin, Eftim Kletnikov, Ali Podrimja, Shkëlzen Maliqi, Nedim Gürsel, Klara Buda, Bajram Sefaj,  Luan Starova, etc. Comme c’est admirable, significatif et très beau ce que le poète, le dramaturge et l’essayiste réputé macédonien Jordan Plevnes écrit sur Omer.

De tout ce que nous venons de dire, je pense qu’il résulte une conclusion: Omer Kaleshi est un artiste original non seulement dans la peinture albanaise ou turque, en général il est un peintre particulier dans la peinture européenne d’aujourd’hui. Dans sa peinture il a veillé à garder une originalité exceptionnelle qui lui assure l’avenir, c’est-à-dire, l’éternité de son œuvre. Et cette originalité s’appuie sur le choix des thèmes, dans la maîtrise extraordinaire de leur expression, dans le grand enrichissement des images associatives que les tableaux nous suscitent, dans la douceur et la qualité de ces associations, et enfin dans leur universalité. Il est clair : on a à faire à un artiste extraordinaire qui a crée des œuvres qu’on peut distinguer au milieu des autres auteurs. Les grandes œuvres artistiques rapprochent et humanisent le monde. Ce rapprochement et cette valeur humaniste, l’œuvre de Kaleshi l’aura toujours, parce que c’est une œuvre majeure dans son message et sa valeur. Cette force de rapprochement humaniste des hommes de différentes races, nationalités, religions, de convictions diverses, etc, l’œuvre de Kaleshi va la continuer car c’est l’œuvre d’un artiste qui dépasse toutes les frontières. Son mandat n’est pas celui d’un député du Parlement de l’Etat macédonien où Kaleshi est né, non plus un mandat de quatre, huit ou douze ans, mais un mandat éternel au Parlement majestueux du pays où vivent son œuvre et l’art en général: le Parlement du Monde.