Luan Starova, écrivain, ancien ambassadeur

Les personnages d‘Ömer Kalesi ou l‘espoir sauvé

 … « La rencontre, au cœur des Balkans, des civilisations occidentale et orientale, du Christianisme et de l‘Islam, leurs télescopages sur le plan politique, le passage d’une religion à une autre, mais aussi les formes de tolérance qui, malgré les antagonismes historiques, contribuèrent au maintien des différentes identités religieuses et linguistiques, inciteront les auteurs de cette région, une fois une certaine consolidation nationale établie, à repenser ce temps révolu. Ce n‘est pas un hasard si ces heurts historiques constituent le canevas des plus grands témoignages littéraires de la période ottomane. Je veux parler de l‘œuvre de Oligor Prlicev, du Prix Nobel Ivo Andric, de Mesa Saimovic, de Nikos Kazantzakis, d‘Ismail Kadaré et de bien d‘autres écrivains des Balkans. J‘étais loin d‘espérer retrouver ce temps disparu au sein de l‘univers ottoman dans l‘œuvre d‘Ömer Kaleşi, que je considère comme un des grands peintres des Balkans et dont l‘aventure créatrice me semble des plus polyvalentes et des plus complexes. En rencontrant Kaleşi, bien que trop tard, j‘ai découvert une personnalité intègre et d‘une infinie tendresse, dont émane une grande énergie. Kaleşi dit beaucoup à travers son silence, son art d‘écouter, sa tolérance à 1‘égard de l‘Autre. Son atelier-galerie-mansarde, avec vue sur le Panthéon, rempli, hiver comme été, de livres et d‘amis plus nombreux que la place ne le permet, fait penser à un vers d‘Apollinaire ressuscité : « son âme est si vaste qu‘on n‘y est jamais à l‘étroit ».

Lorsque, sans le moindre pathos, je pénétrais dans l‘univers imaginaire de Kaleşi, ma tête se remplit d‘images venues des peintures de Picasso. L‘œuvre de Kaleşi est balkanique au même titre que celle de Picasso est ibérique. Parti d‘une autre péninsule de la Méditerranée, d‘un magma identitaire dense vers Paris où il devait découvrir la véritable patrie de son art, Picasso est resté fidèle à ce qu‘on pourrait appeler l‘authenticité ibérique. Sans faire de comparaison dans le sens que l’entend Etiemble « comparaison n‘est pas raison », je pense que l‘odyssée balkanique d‘Ömer Kaleşi est une fabuleuse démonstration de cette vérité première que l‘œuvre devient pour l‘artiste l‘ultime, la vraie patrie, ce pays natal retrouvé de l‘identité…

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La grandeur de l’art d’Omer Kalesi réside dans le fait qu’il a réussi à dé-portraitiser les figures, (ainsi que Francis Bacon et Francisco Goya l’ont fait) et à les rendre éternelles dans un espace-temps différent. Les figures d’Omer Kalesi s’élèvent au-dessus de nos têtes, sur notre péninsule balkanique comme des œuvres universelles. En fouillant dans les secrets ou les mystères cachés des cinq siècles de l’époque ottomane, de nombreux littéraires, peintres, sculpteurs et musiciens balkaniques ont essayé de mettre en évidence l’indomptable et commune caractéristique de la création artistique, mais rares sont ceux qui comme Omer Kalesi avec les figures de ses toiles a permis de prévoir les drames au travers desquels est passé l’homme balkanique.

Jacques Lacarrière, dans sa comparaison entre l’ibérique de Picasso et la balkanité d’Omer Kalesi appuie sa thèse avec l’exemple de Goya et ses figures anonymes. Goya et Kalesi témoignent de manière différente le tragique de l’homme ibérique et balkanique.

Il y a quelque temps, ayant peur d’être otage d’un panégyrique excessif, j’ai écrit que « l’œuvre de Kalesi est balkanique autant que l’œuvre de Pablo Picasso est ibérique ».

J’ai été encouragé à poursuivre mes recherches sur l’univers artistique de Kalesi, quand Jacques Lacarrière le très savant admirateur de notre peintre, non seulement a été d’accord avec mon analyse sur lui, mais il a souligné qu’à notre balkanité il fallait ajouter aussi la vérité sur les derviches et les bergers d’Anatolie.

Je tentais de répondre à la question: quel est le véritable pays de ces visages dans la peinture d’Omer Kalesi? En fait les têtes de Kalesi,  suspendues entre ciel et terre à la recherche de frontières définitives, certains les voient dans la perspective de Chagall, d’autres comme des modèles patriarcaux en découvrant qu’elles sortent des codes religieux éternels. Les figures,  ces têtes, ne sont pas des portraits réels ; dans leur l’insaisissable expression elles portent le sentiment d’être intemporelles, elles sortent de l’orbite du passé vers leurs dernières métamorphoses inéluctables.